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Nous allons donc tâcher de découvrir quelle est l’idée de Dieu de Marie-Eugénie
à travers sa vie, mais également à travers ce qu’elle a écrit, en laissant
parler les textes.
- Quand elle parle de son expérience de Dieu ou de l’idée qu’elle a de
Dieu, Marie-Eugénie n’utilise pas beaucoup le terme d’alliance que nous
trouvons dans la Bible. Dans les chapitres, il y a huit occurrences du
terme dont la plus significative pour notre propos est sans doute la suivante :
« (...) Cette vérité que Dieu est présent partout, que toujours il
nous voit, que toujours il nous suit d’un regard tout paternel, comme
un père qui prend plaisir à voir ses enfants marcher, jouer, faire ceci
ou cela, et ressent de la joie, quand ils sont bons et sages. Cette
figure n’est pas exagérée : Dieu est vraiment notre Père. Nous sommes
devenus ses enfants dans la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
et il prend en nous ses complaisances paternelles : Dieu se réjouit
dans l’âme juste. Il le faisait dans l’Ancien Testament, comme il le
témoigne dans plusieurs endroits des saintes Ecritures ; il le fait
encore dans l’alliance nouvelle que Notre-Seigneur Jésus-Christ est
venu établir entre nous et son Père. » (Chapitre : Vivre sous le
regard de Dieu, 23 juillet 1876.)
- En revanche, elle parle volontiers des droits de Dieu. Une alliance
entre deux parties est une relation d’amitié, de paix ; c’est un engagement
inconditionnel de Dieu en faveur des hommes, qui demande à être accueilli.
Ceux qui s’engagent par Alliance s’appartiennent mutuellement. Cet engagement
de Dieu, cette relation qu’Il instaure avec les hommes, ce don qu’Il fait
par grâce attendent le consentement des hommes. Corrélatifs aux droits
de Dieu sont les devoirs de l’homme.
Elle emploie cette expression pour la première fois dans ses notes intimes
de jeunes filles en avril 1837 : « Il me faut les sévérités du cloître
pour être chrétienne (...) ces pensées me semblent dures maintenant, c’est
pourtant la voie du salut, ce n’est qu’au couvent que je pourrai faire
ce qu’il faut, il faut donc me décider à y aller(...) Et puis indépendamment
de toutes choses, je le dois à Dieu dont je ne peux pas détruire les droits
en les niant, qui m’a aimée, cherchée, rachetée, pressée, et auquel je
ne pense jamais ».
- Ce vocabulaire des droits de Dieu et des devoirs corrélatifs de l’homme
peut paraître étrange. On le comprend mieux cependant, si on tient compte
à la fois :
de son expérience et de l’idée qu’elle avait de Dieu de son Etre, de
sa grandeur. Marie-Eugénie a un sens de Dieu qui la marque profondément.
Elle dira dans une conversation (conversation, à la veillée de la fête
du saint Nom de Jésus, 15 janvier 1888 MOI 1 c 19) : « A propos de
dévotions, vous serez très étonnées de la mienne, mes sœurs, parce qu’elle
est peu commune. C’est l’être de Dieu, et chose étonnante, c’est dès
mon enfance que j’ai été pénétrée de cette pensée ». Sa première
communion est déjà une expérience forte de Dieu, de sa grandeur, de
sa majesté. C’est la grâce de sa première communion : Dieu se fait connaître
en sa grandeur. Le XIX siècle est le siècle du déisme, avec de grandes
idées de Dieu. « Ainsi, à ma première Communion que j’ai faite seule,
et sans les préparations ordinaires, j’ai senti aussi profondément que
jamais j’aie pu faire depuis, une séparation silencieuse de tout ce
à quoi j’avais alors quelque lien pour entrer seule en l’immensité de
Celui que je possédais pour la première fois. Ces choses ne se rendent
pas, et je ne comprends pas comment j’avais tant de joie, car j’avais
pour ma mère un tel culte que dans mon enfantillage, je ne croyais pas
qu’elle pût mourir et que plus tard sa mort ne me laissât plus comprendre
à quoi je pourrais jamais prendre quelque intérêt. En l’instant où je
reçus Jésus Christ ce fut comme si tout ce que j’avais jamais vu sur
terre et ma mère même, n’était qu’une ombre passagère, une apparence
hors de laquelle je sortirais entièrement et que dans la vérité j’avais
plus de liens avec ces prêtres inconnus, avec ceux qui m’entouraient
dans cette église où je n’allais jamais, qu’avec ma famille et tout
ce qui m’entourait toujours, que mes yeux se fermassent pour tout ce
qu’ils avaient vu jusque là pour s’ouvrir à celui qui seul m’était tout.
Et ce lien de possession si étroit dans l’enfance qui vous attache même
aux lieux n’était plus selon ce sentiment qu’un rapport qui devait cesser
pour toutes les choses auxquelles il avait pu s’attacher chez moi. Perdue
en mon Dieu, mon âme oubliait le reste, sans même en éprouver un regret,
comme si elles n’eussent jamais été et certes, en cette impression qui
ne fut pas longue, je ne voyais, n’entendais plus rien, je ne sentais
plus la présence d’aucune chose, sinon de Dieu dont l’immensité semblait
suspendre et absorber toutes mes puissances ! » (Vol. II -N. 178,
Notes intimes, septembre 1841)
Le Dieu de Marie-Eugénie est grand parce qu’il est amour ; elle cite
souvent saint Thomas : Dieu, amour ou bonté qui se diffuse, se partage,
se communique, se répand, se donne.... « Dieu, bonté qui aime à se
répandre ». Si Dieu existe, Il est un Dieu Amour ; s’il est Amour,
il est donc le tout de notre existence. Dieu est la plus grande réalité
de l’existence ; Il polarise toute la vie de Marie-Eugénie. Dieu sera
toujours l’horizon de sa vie. Au début surtout, elle voit en Lui son
créateur à qui elle doit tout, de qui elle reçoit tout. Ce n’est qu’à
travers le temps et l’expérience, qu’elle connaîtra Dieu comme son Père,
un Père qui appelle à l’existence. Il lui faudra beaucoup de temps pour
connaître Dieu comme son père probablement à cause de la relation à
son propre père qui était assez froid, distant. Et puis, elle a vécu
des événements douloureux, comme nous le disions : la ruine de son père,
la séparation de ses parents, la mort prématurée de sa mère. Il lui
faudra donc du temps pour apprendre à ne plus douter de la bonté de
Dieu. Elle avait peur aussi de son affectivité. Elle tâchait de garder,
en quelque sorte, la maîtrise de son affectivité. Peu à peu cependant,
et elle en avait besoin, Dieu se révèlera comme à elle comme un Père
qui l’aime d’un amour personnel, tendre, confiant. Elle gardera toujours,
par la suite, un certain émerveillement devant cet amour de Dieu pour
chacun.
« Vous avez lu souvent dans l’Evangile cette parole de Notre-Seigneur :
“La vie éternelle consiste à vous connaître, vous et celui que vous
avez envoyé”. Je crois déjà vous l’avoir dit, mais j’appuie volontiers
sur cette pensée, parce que c’est une pensée fondamentale et qu’on ne
saurait trop y revenir. Pour connaître Dieu, comme la théologie catholique
l’enseigne, il faut le connaître comme “le bien infini qui tend à se
répandre, Bonum infinitum diffusivum sui”. Ces quatre mots latins suffisent
pour définir Dieu. Il est étrange que, dans la piété, souvent on ne
considère pas Dieu comme bon, comme bonté infinie, bien suprême tendant
à se répandre et se répandant continuellement dans tous les êtres qu’il
a créés. C’est là le motif de l’acte d’amour de Dieu, tel que vous le
faites ; vous dites : "Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur et par-dessus
toutes choses, parce que vous êtes infiniment bon, infiniment aimable."
C’est cette infinie bonté, cette infinie amabilité qui est le motif
de la préférence que nous donnons à Dieu sur toutes choses ; préférence
qui doit reluire dans toute notre vie, dans toute notre conduite, dans
toutes nos pensées. Par conséquent je dis que les piétés désolées, les
piétés découragées, sont des piétés qui ne rendent pas à Dieu l’hommage
qu’il attend d’une foi complète en sa bonté, incessamment occupée à
se répandre. Elle s’est répandue dans le monde, même avant l’Incarnation.
Dès l’instant de sa création, la grâce est donnée à l’homme, comme elle
l’avait été aux créatures angéliques. Enfin cette bonté divine s’est
répandue, après les mystères de l"Incarnation et de la Rédemption, en
nous tous, par les grâces innombrables que nous avons reçues. Et tout
cela, c’est l’Etre de Dieu qui aime à se répandre et qui se répand sans
cesse, “diffusivum sui”. Il répand ses dons, pourvu qu’on ne s’y oppose
pas, et que, dans une foi pure et s’attachant à Jésus-Christ, on ait
un vrai désir de les recevoir ». (De la connaissance de Dieu comme
le bien infini qui tend à se répandre, Chapitre du 22 juillet 1883.)
Les droits de Dieu découlent de son amour ; l’amour mérite l’amour.
Nous recevons de Dieu notre être, l’amour. Tout Lui donner, c’est le
laisser être Dieu. Marie-Eugénie est très logique dans sa manière non
seulement de raisonner mais aussi d’appréhender l’existence : si Dieu
existe, Il est amour ; s’il est amour, Il est donc le tout de notre
existence. Tout simplement et très radicalement ! Cette logique est
une logique de foi, le fruit de son expérience spirituelle. C’est pourquoi
aussi elle exprimera cette radicalité dans un désir de se séparer de
tout ce qui n’est pas Dieu pour Le trouver, et trouver tout le reste
en Dieu. Son expérience de la grandeur de Dieu est liée à l’expérience
d’une séparation de tout ce qui l’attachait et l’empêchait d’aller à
Dieu. Elle va toute sa vie travailler à cette dépossession de soi pour
n’appartenir qu à Dieu. Toute sa vie sera un chemin vers l’appartenance
à Dieu et la recherche de la perfection de l’amour. On voit que son
expérience de Dieu est liée à sa personnalité (caractère entier, radicalité),
mais aussi à un chemin de croissance où les blessures (affectivité)
deviennent des lieux de vie, de croissance (foi en la bonté de Dieu,
sainteté de l’amour).
Marie-Eugénie a eu une éducation intellectuelle assez poussée et stimulante.
Avec une jeunesse difficile où elle s’est trouvée confrontée seule à
ses propres idées. Il y avait en elle beaucoup de doutes et de questions,
et c’est dans cet état d’esprit qu’elle assiste au carême du Père Lacordaire
(9 ans après la première communion). Les paroles du Père Lacordaire
trouvent un écho dans son intelligence, parce qu’elles disent que Dieu
est concerné par tout ce qui fait le « monde » intellectuel, politique,
social... ; elles provoquent pour elle la rencontre avec Jésus-Christ
et son Eglise. Elle reconnaît que la Vérité même s’adresse à la créature.
Pour elle, c’est une exigence de répondre par tout son être. On comprend
de cette expérience qu’elle puisse dire, plus tard, que le premier droit
de Dieu est d’être cru quand Il parle.
Elle dira dans des notes de retraite en octobre 1859 (notes intimes,
VOL. II -N. 222) : « Ordinairement, je ne me rends à Dieu que par
la pensée de son être, de ses droits, de l’ordre qu’il y a de dépendre
de sa perfection absolue »
Ces deux expériences ont été les fondements de l’expérience spirituelle
de Marie-Eugénie. Elle va laisser grandir en elle la grâce de la première
communion.
- de son milieu familial et en particulier de l’esprit libéral de son
père (il entre en 1817 dans le parti libéral de l’opposition à la Restauration)
pour qui le langage des droits de l’homme était familier.
- de ses lectures (qui la plonge dans une atmosphère opposée. Bonald
est pour la Restauration) : Bonald (1754-1840, Mélanges), qui a lui-même
reçu les enseignements de l’oratoire, Olier, Bérulle... et pour lesquels
la créature humaine doit être consacrée toute entière à la gloire de
Dieu.
Quand elle parle de l’esprit de l’Assomption, elle prend comme entrée
en matière, premier sujet : les droits de Dieu ; l’Etre de Dieu.
« En cherchant quelle était la marque la plus caractéristique de
notre Institut, je me suis trouvée arrêtée à cette pensée, qu’en tout
et de toutes manières, nous devons être adoratrices et zélatrices des
droits de Dieu. Il y a là quelque chose de si solennel, de si grand,
que, pour ne pas vous laisser un seul instant sous l’impression d’une
majesté qui écrase, je veux tout de suite vous rappeler que l’adoration
et l’amour sont une même chose. L’adoration, c’est l’amour aussi grand,
aussi ardent qu’il peut être dans le cœur de l’homme, amour accompagné
d’un profond respect et d’un souverain hommage. (...) En aimant Dieu par-dessus
toutes choses et en toutes choses, en aimant l’Eglise, en aimant les
âmes, on reconnaît vraiment les droits de Dieu, dont nous devons être,
il me semble, les adoratrices et les apôtres. Quand Notre-Seigneur parlait
à la Samaritaine, il lui disait : « Le temps vient, et il est venu,
où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car
ce sont de tels adorateurs que le Père cherche ». Eh bien, mes Sœurs,
en cela c’est vous qu’il cherchait, vous qui, ayant été fidèles à votre
vocation, faites maintenant partie d’une Congrégation dont l’amour doit
aller, en toutes choses, jusqu’à l’adoration, de telle sorte que toutes
vos oeuvres, toutes les actions intérieures et extérieures de votre
vie puissent monter vers Dieu et que, par un sentiment d’adoration,
de respect des droits de Dieu, vous vous oubliiez vous-mêmes pour adorer,
pour aimer, et donner toujours à Dieu la place qu’il doit avoir, en
effaçant de plus en plus celle de la créature. » (Chapitre : Esprit
de l’Assomption. Adoration des droits de Dieu, 24 février 1878).
- Quels sont les droits de Dieu ?
- Marie-Eugénie dira que « le premier droit de Dieu, c’est d’être
cru lorsqu’il parle » (Foi, amour de la vérité, chapitre
3 mars 1878). Dieu s’adresse à ses créatures. Dieu a parlé aux hommes :
par l’Ecriture ; par son fils unique, qui est la vérité ; par son Eglise.
L’homme répond à Dieu par la foi : la foi est un don qu’il faut accueillir
et développer ; il faut se pénétrer des vues de la foi. La foi est un
don d’amour et de miséricorde (droit de Dieu) ; l’homme est appelé à
reconnaître le don de Dieu, en Jésus, dans l’Eglise ; la réponse de
foi transforme notre intelligence, anime nos pensées et nos actions,
nos relations... Dieu est présent dans notre vie telle qu’elle est ; nous
ne pouvons pas la rencontrer ailleurs. Même si notre intelligence est
limitée, si nous ne comprenons pas tout de Dieu, la foi est le risque
pris d’entrer dans une relation filiale avec Celui qui nous a parlé
et continue de nous parler dans les Ecritures, les événements, avec
cette conviction que rien, pas même les événements les plus absurdes,
les plus dénués de sens, ne peut nous séparer de Lui. Marie-Eugénie
a beaucoup cherché la vérité, y compris déjà quand elle était jeune.
Mais la vérité qu’elle rencontre n’est pas celle des philosophes, c’est
une personne : Jésus-Christ. De là, elle invitera toujours les sœurs
à nourrir et fortifier leur foi par de bonnes lectures, la pratique
des sacrements, la prière personnelle et liturgique, communautaire.
« Selon ma faible manière de concevoir, le premier droit de Dieu
est d’être cru lorsqu’il parle, et le premier devoir de l’homme est
de recevoir la parole de Dieu avec un profond respect et une grande
foi ». Et plus loin : « Que rendre à Dieu pour un si grand bienfait ?
La foi ».
- Marie-Eugénie dira dans un autre chapitre (Sur le premier des droits
de Dieu, le droit de l’amour, 26 octobre 1882) : « J’ai souvent
remarqué qu’une des dévotions des Religieuses de l’Assomption, c’est
l’adoration des droits de Dieu. Révérer les droits de Dieu, s’immoler,
s’offrir pour réparer ce qui dans les créatures offense ces droits divins,
se livrer à ces droits, pour qu’ils s’exercent librement sur nous, c’est
un des attraits des âmes à l’Assomption. Mais parmi ces droits, le
premier de tous, celui dont Dieu est le plus jaloux, c’est le droit
de l’amour. Dieu a exercé ce droit tout d’abord par la communication
ineffable de tout lui-même que le Père fait au Fils, et le père et le
Fils au Saint-Esprit ; puis, en se répandant ensuite au dehors par la
création extérieure. Mais Dieu n’avait pas besoin de la créature, puisqu’il
est le bien souverain, se suffisant à lui-même. C’est donc pour exercer
le droit de l’amour et nous donner son bien, que Dieu nous a créés.
Nous aurions dû répondre à ce droit de l’amour par l’amour d’abord,
puis par l’obéissance, qui est le premier effet de l’amour ; car on se
hâte, on s’empresse d’obéir quand on aime. Il n’en a pas été ainsi.
Dieu avait fait l’homme bon : son cœur était droit, son intelligence
remplie de lumières plus grandes que celles des plus grands Saints ;
mais Dieu l’avait fait libre de son choix. Vous savez comment, au lieu
d’obéir à la seule prescription que lui avait imposée son Créateur,
Adam, malgré ses lumières, se révolta contre cette obéissance si légitime,
et tomba dans le péché. ; Après le péché, tout l’ordre de la création
fut troublé ; les hommes se tournèrent vers les créatures et oublièrent
Dieu, jusqu’à se faire des idoles de pierre ou de bois, et ils se plongèrent
dans le mal. C’est alors que, par une nouvelle effusion de son amour,
le Fils de Dieu est venu dans le monde. Et il a dit : “Je viens pour
que ces hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance”. Et encore :
“Je suis venu apporter le feu sur la terre, que désiré-je, sinon qu’il
s’allume”. La Rédemption, c’est donc encore le droit de l’amour réclamant
l’amour de l’homme. »
Adorer et aimer, c’est la même chose, car adorer Dieu, c’est l’aimer
de toute sa personne, en réponse à l’amour même de Dieu pour nous.
- Marie-Eugénie dit encore que Dieu a le droit d’être reconnu pour ce
qu’il est.
(Sur la mort de mère Marie-Agnès, chapitre du 23 mars 1979) :
« (...) ce que nous devons avoir le plus à cœur, c’est la gloire de
Dieu, les droits de Dieu : Dieu reconnu toujours bon, toujours père,
toujours saint, toujours parfait dans ses volontés et ses dispositions,
alors même qu’elles nous éprouvent. Ce que nous devons avoir le plus
à cœur, c’est d’être comme un encens qui brûle toujours aux pieds de
Jésus-Christ, aux pieds de Dieu. Que tout dans l’âme soit adoration ;
alors même que tout dans l’âme serait brisé ».
- Ces droits de Dieu ont pour corrélatifs des devoirs de l’homme : la
foi, l’espérance et la charité. « Dieu m’a fait la grâce de pleurer
beaucoup mes péchés. Tibi soli peccavi. Cette pensée d’avoir en toute
chose refusé à Dieu ses droits sur moi, m’a vivement, quoique doucement
affligée. J’ai vu combien c’était un devoir pour moi de vivre de foi
d’espérance d’amour et de prière, en rendant à Dieu ce que je lui dois
sans cesse, et au moins pleinement les prières qu’il a marquées par
la règle. Par la modestie religieuse et mortification, j’aurais dû porter
Dieu dans mon extérieur, et l’y glorifier ; par l’humilité, m’anéantir
à mes yeux et à ceux des autres pour lui tout rendre. Je sens que j’ai
perdu des grâces par lesquelles Dieu se serait glorifié en moi en me
rendant sainte. » (notes intimes VOL. II -N. 167, février 1841).
- De son expérience, elle pourra dire que ces droits de Dieu ne sont
pas écrasants, parce qu’ils ne sont pas les droits d’un maître, mais
d’un père (chapitre 3 Mars 1878) : « Quelquefois on dit que les droits
de Dieu sont écrasants. Je n’ai jamais pu comprendre cela. Il me semble
au contraire que chacun des droits que Dieu prend sur nous est un droit
d’amour et de miséricorde. Le droit d’être cru par nous, est-ce un droit
qui écrase ? N’est-ce pas au contraire un droit qui nous élève et nous
enrichit ? Si Dieu ne nous avait pas imposé la foi, où irions-nous,
pauvres et misérables créatures ? »
L’amour du père nous a été révélé en Jésus-Christ. Par amour, Dieu s’est
fait homme. C’est pourquoi, son désir est que le mystère de l’Incarnation
soit fondement pour la congrégation des religieuses de l’Assomption.
C’est encore l’expérience de sa première communion au cours de laquelle
elle a découvert que le seul chemin pour aller vers le père est Jésus.
Jésus est seul médiateur entre le Père et l’humanité. Il a établi entre
le Père et l’humanité un lien éternel.
L’immensité divine ne dit pas tout, donc, de son expérience de Dieu.
Car elle a découvert Jésus-Christ comme le chemin qui mène au Père. « J’ai
l’esprit trop faible pour risquer beaucoup de m’occuper de Dieu, de son
immensité, de sa présence partout. Je m’y embrouille ou je comprends toutes
choses en Dieu et Dieu en toutes choses, ce qui est un peu le panthéisme
où je n’y comprends rien du tout. Cette essence infinie, immense, incompréhensible
écrase mon intelligence ; ce que j’en lis ne me satisfait jamais, cela
me semble presque toujours trop matériel ; il me semble qu’on fasse de
Dieu un être humain ou au moins séparé de toutes choses, tandis que venant
toutes de Lui, il ne peut leur être étranger quoique la manière dont il
y est présent soit mystérieuse et incompréhensible pour moi. Mais je pense
qu’il n’est pas bien nécessaire de se tourmenter de tout cela, le Verbe
de Dieu s’est fait chair aussi pour les pauvres d’esprit. Son humanité
sainte est facile à comprendre, à se représenter, on peut s’en former
toutes les images matérielles, les plus réelles. Jusqu’ici j’ai eu le
bonheur de ne jamais vivre bien éloignée de sa présence réelle. C’est
donc à Jésus Christ Dieu-homme que je présente mes hommages ; c’est Lui
que je vois près de moi sous toutes les formes qui peuvent le plus me
toucher et Lui qui comprend la grandeur de son Père rend pour moi à Dieu
tous les hommages qui lui sont dus ». (Vol. II -N. 161 Notes intimes,
1837)
La spiritualité de Marie-Eugénie est très christocentrique : Christ est
voie, chemin, lieu de passage vers le Père. Elle dit que « le verbe
est la joie de son Père / Le Père est la créateur, mais c’est par son
Verbe qu’Il a créé toutes choses ; et quand il créait l’homme (...) Il
avait devant les yeux l’image de l’homme-Dieu (...) C’est sur ce modèle
admirable que l ‘homme a été fait » (Connaissance et amour de Jésus-Christ,
chapitre du 10 mars 1878). Marie-Eugénie parle du mystère de l’incarnation
du Christ comme d’un chemin de sainteté. « L’explication de ce mystère
c’est qu’au-dessous de tout ce qu’il est, Dieu met la sainteté. La sainteté
est ce qu’il cherche avant tout ; ce qu’il veut créer, c’est des saints »
(chapitre du 15 décembre 1878).C’est en Jésus-Christ qu’il est possible
de rendre toute gloire au Père. Marie-Eugénie contemple en Jésus le don
total et sans réserve du Fils à l’amour du Père, à sa volonté, dans l’abandon,
la confiance et l’amour filial. Toute sa vie, avec ses joies, mais aussi
ses difficultés, ses épreuves, ses doutes, ses interrogations... elle va
garder cette conviction de foi qu’il faut faire de sa vie une louange
pour celui qui nous aimé jusqu’ à ce faire l’un de nous. On comprend de
là son désir transmis à la congrégation de faire connaître et aimer Jésus-Christ.
Une lettre au Père Lacordaire nous livre une synthèse de sa spiritualité
et du charisme de l’Assomption, synthèse qui s’opère avec l’idée du règne
de Dieu : « Faire connaître Jésus-Christ, libérateur et roi du monde ;
enseigner que tout est à lui, que, présent en nos âmes par la vie de sa
grâce, il veut travailler en chacun de cous à la grande œuvre du règne
de Dieu, que chacun de nous entre dans son plan, ou pour prier, ou pour
souffrir, ou pour agir, que s’y refuser, sous quelque prétexte que ce
soit, c’est quitter le plus grand bien et prendre la voie de l’égoïsme,
je vous avoue que c’est là pour moi, le commencement ainsi que la fin
de l’enseignement chrétien ».
L’idée de Règne permet à Marie-Eugénie d’insérer sa christologie à l’intérieur
du cadre global de l’histoire du salut. L’Incarnation est le oui définitif
de Dieu au monde et à l’histoire, qui ont été assumé éternellement par
l’humanité du Verbe. Le Règne est ce qui permet à Marie-Eugénie d’exprimer
sa compréhension que Dieu n’est pas hors de l’histoire. C’est ce qui lui
permettrait de faire la synthèse de l’idée qu’elle avait de la grandeur
de Dieu et le sens de ses droits, et de la rencontre du Dieu d’amour qui
se révèle en Jésus-Christ. C’est la reconnaissance des droits de Dieu
qui fait que nous recevons le Règne. Le Règne vient quand on accueille
Dieu. C’est ce qui fonde alors aussi son action. Le Règne est ce qui fait
la synthèse de sa vie contemplative et de sa vie active, de son désir
de transformation personnelle et de son désir de transformation de la
société.
Pour Marie-Eugénie, enfin, il n’y a pas de Christ sans Eglise. C’est
en Eglise que nous rencontrons Jésus-Christ. C’est pourquoi, elle appelle
à aimer l’Eglise (ce qui d’ailleurs lui a été difficile), à se nourrir
de la Parole de Dieu, des sacrements, de la prière de l’Eglise.
Sr Sophie Ramond, ra
Leon, 26/07/2004
Assomption ensemble - Congrès européen
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