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Pour le 10 mars 2006

Je ne sais si Marie-Eugénie sera heureuse de ce que j’ai pensé vous dire d’elle. Elle qui sans cesse refusait dans son cœur le titre de fondatrice... Je la condamne à écouter comment et quand elle l’est devenue.

Frères et sœurs

Voilà l’évangile que Paul VI avait choisi il y a 30 ans pour la Béatification de Marie-Eugénie. L’évangile du disciple, le disciple choisi et aimé, le disciple envoyé avec lui. Ce qu’elle fut et combien !
Je ne sais si Marie-Eugénie sera heureuse de ce que j’ai pensé vous dire d’elle. Elle qui sans cesse refusait dans son cœur le titre de fondatrice... Je la condamne à écouter comment et quand elle l’est devenue.
Oui, comment Anne-Eugénie est-elle devenue la mère et la fondatrice de l’Assomption ? La réponse est difficile à résumer dans le cadre d’une homélie. Essayons.

Au commencement, comme Moïse au désert, elle fait l’expérience du Buisson ardent. Anne-Eugénie a 12 ans. À Sainte-Ségolène de Metz, elle fait sa première communion, après une préparation très sommaire.
Ce jour-là elle a vécu une rencontre, comme une de ces rencontres dont parle Benoît XVI dans son encyclique Dieu est amour : "À l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique, ou une grande idée. Mais il y a la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive."
C’est ainsi qu’Anne Eugénie a vécu son Noël 1829. Une rencontre avec le Christ. Un nouvel horizon. Une orientation décisive. Elle en restera marquée tout au long de sa vie. Cette rencontre, elle ne saura la relire et la partager que bien plus tard. Comme Moïse, elle aura dû tourner autour de son buisson ardent, longtemps, avant de pouvoir dire et communiquer un mot de ce mystère.
Seulement douze ans plus tard, en 1841. Elle a 24 ans. Elle prépare sa première profession religieuse. Et nous lisons dans son cahier de retraite : "À l’instant où je reçus Jésus Christ, ce fut comme si tout ce que j’avais vu sur terre - même ma mère - n’était qu’un ombre passagère. Il me “semblait” que mes yeux s’étaient fermés à tout ce qu’ils avaient vu jusque là, pour s’ouvrir à Celui qui, seul était tout, pour entrer seule en l’immensité de Celui que je possédais pour la première fois."
Beaucoup plus tard encore - elle a 70 ans - voici comment elle partage avec des enfants la grâce de sa première communion : "Ce jour-là il me “semblait” que Celui que je venais de recevoir me portait au trône de Dieu, pour lui rendre - en moi - l’hommage que moi seule je ne pouvais lui rendre.
En revenant à ma place, je traversais le chœur des chanoines, je cherchais ma mère. Et j’entendis en moi une voix qui disait : Un jour tu quitteras ta mère, tout ce que tu as aimé, pour servir cette Église que tu ne connais pas. Ce fut, dit-elle aux enfants, le premier appel à ma vocation."
Noël 1829. Son buisson ardent ! Toute sa vie elle est revenue à cette première rencontre, pour contempler le Seigneur, pour entendre l’appel du Christ. Pour prendre en elle et avec elle une “part de ce feu” qui lui était nécessaire pour servir l’Église.
Jour après jour, l’horizon de sa vie va se dessiner, et lentement elle parviendra aux grandes décisions. Grâce à deux hommes d’Église : Lacordaire et Combalot.

En 1836, elle a 19 ans. Dieu l’a conduit à Notre-Dame, sous la chaire de Lacordaire, qui sut répondre à ses questions, ordonner ses instincts et réveiller ses grands désirs. Ce fut ce qu’elle appelle “sa conversion” : "J’étais réellement convertie. J’ai pris la décision de donner toutes mes forces - ou plutôt mes faiblesses - à cette Église qui seule désormais à mes yeux avait le secret et la puissance du bien."

Après le père Lacordaire, l’abbé Combalot. Quel mystère que ce dessein de Dieu qui a préparé la rencontre d’Anne-Eugénie avec l’abbé Combalot, à l’église Saint-Eustache, en 1837. L’abbé Combalot, pendant quatre ans, va conduire Anne-Eugénie d’abord, et puis une petite communauté. Avec une grande passion. Mais cahin-caha, hélas !
Remercié, dans les deux sens du terme, par ses filles, deux mois avant leur première profession du 14 août 1841, l’abbé Combalot s’en va. Il laisse derrière lui le nom - l’Assomption - la couleur - le violet - et le champ de mission - l’éducation des jeunes filles.
Ce n’est pas rien. Et ce n’est pas tout sans doute. Mais il les abandonne dans la tempête. Et c’est justement au cœur de cette tempête que Dieu va visiter Marie-Eugénie et faire d’elle la mère de l’Assomption, la fondatrice.

L’abbé Gros, au nom de l’archevêque de Paris, les avait reçues à la profession religieuse la veille du 15 août 1841. Mais, dans les semaines suivantes, il a commencé à s’inquiéter de leur fragilité et à douter de leur avenir. Il leur propose donc la dispersion. Il invite chacune à choisir son chemin, et Marie-Eugénie à retrouver son couvent à la Visitation.
Que fait alors la petite communauté en ce temps d’épreuve ? Elle prie, réfléchit, souffre, se serre fortement. Période d’enfantement. En novembre 1841, Marie-Eugénie, en son nom et au nom de ses sœurs, écrit une lettre à l’abbé Gros. Une lettre fondatrice, une lettre de fondatrice. Une lettre ferme, claire, solide comme un rocher. En voici quelques éclats :
"La pensée qui a présidé à la fondation de cette oeuvre est une pensée de zèle. C’est là ce qui a déterminé ma vocation... Devant tout le malheur, chrétiennement parlant, de la classe de société à laquelle j’appartenais, il fallait tout essayer pour tâcher de faire pénétrer Jésus-Christ en elle... Cela me coûtait d’entrer dans le projet de monsieur l’abbé Combalot, mais au milieu de mes répugnances, je sentais un attrait de zèle très vif.
Et je savais bien, qu’une fois décidée, rien ne me coûterait pour tacher d’imiter Jésus Christ en sa mission de sauveur de ces pauvres âmes, que l’ignorance éloignait de lui plus que la mauvaise volonté.
Telles furent pour moi les pensées qui m’engagèrent à me donner à Dieu.
À me donner, non à me prêter à Jésus Christ.
Maintenant, le découragement est bien loin de moi. Dieu m’a donné la santé et il a fortifié mon attrait de zèle. Il m’a donné des soeurs. Elles sont bonnes religieuses."

L’abbé Gros fut convaincu et répondit : "N’ayez point d’inquiétude sur votre vocation." Il retrouva toute sa confiance en Marie-Eugénie et dans la vocation de la petite communauté.

C’est donc par cette lettre et cette décision que Marie Eugénie est devenue, alors, me semble-t-il, la mère et la fondatrice de l’Assomption.
Le buisson ardent a pris feu dans la première communauté en cette fin 1841.
Elle a entendu comme Moïse au désert la parole de Dieu : "J’ai vu la misère de mon peuple. J’ai entendu ses cris, je connais sa souffrance. Je suis descendu. Allez maintenant : je vous envoie et je suis avec vous."

Avant de conclure, je laisse la parole à Marie-Eugénie : « Tout est de Jésus-Christ, tout est à Jésus-Christ, tout doit être pour Jésus-Christ.
"Tout est de Jésus-Christ. Qui donc, mes sœurs, en dehors de celui qui nous appelait, avait la pleine conception de ce que nous devions être ? Personne, ni celui qui, à sainte Anne d’Auray, croyait avoir reçu la révélation d’un dessein de la très Sainte Vierge sur des filles consacrées au mystère de son Assomption. Ni celles qui, appelées les premières, ont travaillé chacune selon son pouvoir, et dont le plus grand mérite a été de se livrer sans réserve à des desseins encore inconnus[...] Notre Seigneur seul le savait." [1] Et c’est ainsi qu’elle a donné la main au Christ, et qu’elle n’arrêtera jamais de déclarer qu’Il est le seul fondateur.

Et c’est pourquoi aujourd’hui encore les soeurs de l’Assomption sont appelées comme leur mère, la bienheureuse Marie-Eugénie, à vivre l’Amour du Christ au cœur de l’Église.
À la veille de leur Chapitre Général, elles sont invitées à retrouver pour aujourd’hui la sagesse évangélique de leur fondatrice et sa passion (elle disait le zèle) pour l’avènement du Règne de Jésus Christ et Seigneur. Amen.

Père Hervé Stéphan, AA,
Auteuil, le 10 mars 2006

>> Cliquer ici pour écouter l’homélie au format real audio

14/03/2006
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