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Homélie du Cardinal Marty

 

Des quatre points de l’horizon, ces témoigna­ges choisis parmi les quelque deux cents communau­tés, où vivent, dans trente pays, mille huit cents re­ligieuses de l’Assomption, ces témoignages reflè­tent bien la vie d’une congrégation « catholique par excellence », fidèle à l’intuition de sa sainte fonda­trice, « au coeur large comme l’Église ».

En vous écoutant, en vous suivant présentes... avec les Touareg du Niger, avec les hommes et les femmes du Sahel, avec les Indiens des montagnes du Guatemala, dans les favellas du Brésil ou parmi les jeunes élèves françaises, c’est Mère Marie-Eu­génie Milleret que j’entends nous confier :

"Le monde est trop petit pour mon amour..."
"Mon regard est tout en Jésus-Christ et à l’extension de son règne..."
L’amour ne dit jamais : c’est assez ! L’amour ne demeure jamais inactif  ; il rend créateur ; il vous presse d’écouter tous les appels du monde et de trouver de nouvelles réponses.

Au bout d’un siècle, dans la lumière du Concile Vatican II, en cette Année sainte 1975, qui se veut aussi l’Année de la femme, l’Église, avec joie et reconnaissance, tourne notre regard vers Mère Milleret pour nous entraîner dans sa sainteté authentique.
En pénétrant sa vie, son oeuvre, sa spiritualité, comment ne pas voir réalisées ces paroles des Pères conciliaires (dans Gaudium et spes) : "Surgiront des hommes, vraiment nouveaux, artisans de l’humanité nouvelle..., capables d’inscrire la foi divine dans la cité terrestre."

  • MARIE-EUGENIE MILLERET, HIER

    "MA VOCATION DATE DE NOTRE-DAME"

Jeune Lorraine de dix-neuf ans durement éprouvée par la vie depuis les revers de fortune de son père, la séparation du foyer familial et la mort subite de sa mère, "seule au monde, dans un amer isolement d’âme", agitée par les doutes, à partir de ce Carême 1836, prêché par le P. Lacordaire, Anne-Eugénie est "convertie", enracinée dans "une foi que rien ne devait plus faire vaciller". Cette jeune, dont le seul point d’ancrage religieux - parmi toute une "instruction où le Christ n’était pour rien" (en dépit de la devise au blason familial : "Nihil sine fide") - fut la première communion à douze ans, qui la laisse "saisie de la grandeur de Dieu", et qui lui fera dire au terme de sa vie : "Je reviens toujours au Saint-Sacrement."
La future religieuse du diocèse de Paris - j’ai plaisir à le souligner - est "confirmée » dans l’Es­prit par Mgr Quelen, dans la chapelle même de l’archevêché. Marie-Eugénie a l’audace des convertis, dans l’enthousiasme de ses vingt ans : "L’amour de Jésus-Christ est la raison d’être de toute vocation."
"Je savais bien qu’une fois décidée, rien ne me coûterait pour tâcher d’imiter Jésus-Christ en sa mission de sauveur. J’avais voulu me donner, non me prêter à Jésus-Christ."
"C’est une folie de ne pas être ce que l’on est avec le plus de plénitude possible."

En ce XIXe siècle traversé par les grands craquements révolutionnaires, en ce siècle des premières inventions techniques et de grande misère pro­létarienne, en ce siècle de sainteté et de positivisme, cette jeune fille qui dira et vivra : "a totale dépendance de Jésus-Christ est la chaîne secrète de ma liberté." », se veut libre et se découvre libre, passionnée de dégager de sa gangue la liberté authentique de l’être humain. Née à l’heure où Lamennais publiait l’Essai sur l’Indifférence, elle est convaincue que la volonté de Dieu, c’est "un état social où nul homme n’aura à souffrir l’oppression des autres"  ; et que "Jésus-Christ a apporté une libération qui transforme la société".

"SENTIR LE POIDS DE LA TERRE ET CREUSER NOTRE SILLON"

Cultivée, experte en théologie, également assoiffée d’action et de contemplation, avide de prière continuelle : "II faut se nourrir de lumière pour donner la lumière ; rester beaucoup en la présence de Notre-Seigneur, être fidèle à l’Esprit-Saint et se laisser guider par lui ; être riche de l’esprit de l’Église", douée d’un contact facile et enjoué, à vingt-deux ans, Marie-Eugénie Milleret fonde la première communauté de l’Assomption, première pierre d’une congrégation vouée à l’éducation des jeunes filles en particulier :

- Education de tout l’être, dont Jésus-Christ est le principe d’unité ;
- Education ouverte à la philosophie et aux sciences actuelles  ;
- Education qui donne la passion de la foi, de l’amour et de la réalisation de l’Evangile ;
- Education qui forge le caractère et développe le sens des responsabilités.
C’est déjà l’esprit de l’Action catholique et de Vatican II.

Entreprise vouée à l’incompréhension tant ses prétentions sont paradoxalement originales :
-Une vie contemplative pour des religieuses éducatrices ;
-Des contacts avec les réalités de la vie, des préoccupations sociales pour des consacrées ;
- Une pauvreté communautaire sans autre source de revenus que le travail ;
- De fortes études pour des femmes !

Mère Milleret souffre de ces hommes d’Église qui veulent "enchaîner l’Esprit" dans leurs structures, selon leurs plans. Les tractations menées à Rome sont contrecarrées par bien des réticences locales ! Au cours d’un de ses voyages dans la Ville éternelle, Marie-Eugénie aura la grâce de participer au Saint-Sacrifice dans la chambre mortuaire de saint Ignace avec qui elle est en connivence apostolique (il est bon de s’en souvenir en ce lieu) : "II a connu toutes les peines d’une fondation : il a su par expérience que c’est dans la douleur que se fondent les oeuvres de Dieu... On ne sait pas ce que c’est que la charge que je porte  !". Sa confiance est mise à rude épreuve. A certaines heures, c’est l’agonie. Mais sa foi en sort purifiée, affermie, fondée sur l’absolu de Jésus-Christ qui anime et conduit son Église.

Enfin, la joie de l’approbation définitive par Rome, les noces d’or de Mère Milleret, le cinquantenaire de la fondation de la paralysie : "J’entrevois quelque chose de dépouillé, de simple, un état où ne reste que l’amour." Plus que jamais, la fondatrice de l’Assomption est proche de saint Jean de la Croix  : "Comme, en regardant le Christ, on apprend à aimer !".

Enracinée dans ce mystère d’adoration, elle vient d’écrire la plus belle page de sa vie. Elle laisse vingt-trois maisons de par le monde, mille cent huit religieuses.
Entrée dans la gloire de Dieu, elle veut nous obtenir "la fermeté dans la foi et un grand amour de la sainte Église".

  • AUJOURD’HUI

Aujourd’hui est réalisé officiellement son rêve de jeunesse : "J’ai un désir de devenir sainte, qui est toute ma préoccupation."
L’exemple de Marie-Eugénie Milleret, loin d’être un retour nostalgique sur un passé révolu, éclaire la route présente, balise les voies de l’avenir.
Les éducateurs de ce XXe siècle finissant peu­vent y puiser une nouvelle raison de vivre et d’espé­rer, une confiance renouvelée en leur mission. Les jeunes sont invités à laisser retentir en eux cet appel au don de soi pour un plus grand service. Chaque croyant en Jésus-Christ est interpellé par cette exi­gence de sainteté quotidienne qui n’est pas facul­tative, ni réservée aux saints canonisés !

AUJOURD’HUI, EN EGLISE, NOUS TE DISONS « BIENHEUREUSE », MARIE-EUGENIE MILLERET

Qu’est-ce à dire ?
Que cette religieuse bien de chez nous, de ce Paris du XIXe siècle, entre à jamais dans l’histoire sainte du peuple de Dieu ; désormais son histoire, son message appartiennent à l’Église et au monde pour la plus grande gloire de Dieu.
Bienheureuse, car elle fut heureuse, parmi nous, de vivre les Béatitudes. Et l’Église, par cet acte officiel, reconnaît qu’elle a été "chrétienne à la manière de l’Évangile", que nous pouvons mener le bon combat qu’elle a mené.
En contemplant l’oeuvre qu’elle a accomplie, c’est le Père des cieux que nous glorifions, lui qui est à l’origine de toute grâce, de tout don. En partageant dans la foi son union parfaite avec le Christ, auprès de Notre-Dame en son Assomption, un réel lien de solidarité nous hisse vers le Père. Familiers des saints, familiers de Dieu : c’est tout un.
"D’âge en âge, le type des saints a changé, il changera encore". Mais toujours, comme le dit la Constitution Lumen Gentium (§ 50) : "Dans la vie de nos compagnons d’humanité plus parfaitement transformés à l’image du Christ, Dieu manifeste aux hommes dans une vive lumière sa présence et son visage. En eux. Dieu lui-même nous parle. Il nous donne un signe de son Royaume."
Notre présence, à Rome, ce soir, atteste combien nous voulons être disponibles pour accueillir ce signe, pour réagir positivement à ce "nouveau stimulant"de sainteté.

«  VOUS ETES LES TEMOINS DE NOTRE-SEIGNEUR ; CELA DOIT VOUS PORTER A ETRE SAINTES DANS TOUS LES INSTANTS DE VOTRE VIE  »

Cette consigne de Mère Marie-Eugénie anticipe l’affirmation solennelle des Pères conciliaires (LG, § 39) : "Dans l’Église, tous sont appelés à la sainteté, selon la parole de l’apôtre Paul aux chrétiens de Thessalonique  : "Oui, ce que Dieu veut, c’est votre sanctification."

Le baptême nous a fait fils de Dieu. Participant à la vie même du Dieu trois fois saint, nous sommes saints. Encore faut-il le devenir réellement, laisser jaillir, affleurer en nous - avec l’aide de l’Esprit-Saint et au prix d’une incessante conversion - cette sainteté constitutive de notre être de chrétien. De même qu’il faut creuser longtemps et sans relâche le sable aride du désert pour que perle l’eau vive.

Devenons ce que nous sommes ; vivons comme il convient à des saints, "comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, revêtons des sentiments de miséricorde, de bonté, d’humilité, de douceur, de longanimité, de réconciliation" (Col. 3, 12).

Comme aime à le redire le Pape Paul VI, "la sainteté qui nous est demandée n’est pas celle des "miracles", mais celle de la bonne et ferme volonté qui, dans toutes les circonstances de la vie com­mune, cherche avec droiture et logique à faire la volonté de Dieu. C’est cette sainteté, cette intégrité du caractère chrétien qui rend le message de l’Église crédible dans notre monde. L’Église sainte a besoin de saints. Le programme de la vie chrétienne, la fidélité à l’Évangile et à l’Église de Jésus-Christ n’ad­mettent pas la médiocrité. Il faut être saints... Pour Dieu, tout est possible !".

Mère Marie-Eugénie Milleret nous rassemble et nous entraîne dans la louange de Dieu. Sa vie - en Dieu - est tout "Amen" et "Alléluia", dans une joie, une allégresse perpétuelle.

Louange à Dieu là-haut ; louange à Dieu ici. Ici, dans le souci ; là-haut, dans l’assurance .Ici dans l’espérance  ; là-haut dans le face-à-face. Ici, c’est l’Alléluia de la route ; là-haut, celui de la patrie.

Dans l’Alléluia des saints, glissons notre Alléluia de pèlerins...

Comme chante le voyageur, sans s’égarer, sans reculer, sans piétiner sur place, sans regarder en arrière..., solidaire d’une Église qui sera toujours le grain de sénevé, le sel de la terre, la lumière du monde... tant qu’il y aura des saints !

Alléluia ! Amen !

Après ces paroles si denses et si profondes, il n’y a plus rien à ajouter, mais seulement à laisser fructifier dans le coeur de chacun le message reçu... Le meneur peut conclure la soirée :
Frères, ce que nous venons de vivre ce soir, c’est un temps fort de l’Année Sainte. C’est un temps de conversion, Nous sommes tournés vers le Père, dans la communion avec nos frères ; nous pouvons donc chanter comme des enfants bien aimés.

Debout, les bras tendus, l’assemblée chante le Pater en latin.

Puis l’on termine par une dernière prière, que John Littleton fait chanter avec ferveur :

Refrain :

Prends dans tes mains mon esprit, Seigneur, Jusqu’à demain, je dormirai.
Prends dans tes mains mon esprit, Seigneur, Jusqu’à demain, dans la paix.

1) Seigneur, écoute, Vers toi, j’appelle.
2) Tu es ma force Dans la détresse.
3) Tu vois ma peine Tu me rassures.
4) On me déchire, On me torture.
5) Chargé de chaînes, J’attends mon heure.
6) Voyant ma race, On se détourne.
7) Je m’abandonne A ta tendresse.
8) En toi, j’espère, Tu me délivres .
9) Vers toi, j’appelle, Tu es mon Père.

Tandis que la foule s’ébranle, les tambours rwandais résonnent  : action de grâce pour aujourd’hui et prélude de l’allégresse du lendemain !

 
 
01/12/2004
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