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29 avril 2006 : Homélie pour l’anniversaire de la Fondation

Le 29 avril dernier, nous fêtions à Auteuil l’Anniversaire de la Fondation. La messe était présidée par le Père Hervé Stéphan, AA, et l’homélie a été faite par le Père Olegario Gonzalez. Celui-ci, professeur à l’Université Pontificale de Salamanque, passe quelques semaines à Auteuil.Nombreuses étaient les soeurs des communautés d’Ile de France.

MARIE-EUGÉNIE MILLERET

Introduction

1.

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Célébration eucharistique du 29 avril

Nous faisons mémoire d’une date, nous fêtons un événement de signification personnelle mais à la fois d’une répercussion universelle : la naissance d’une forme de vie dans l’Église, d’une nouvelle expression du mystère du Christ pour les hommes. Une nouvelle congrégation religieuse n’est pas une affaire privée de quelques hommes ou femmes dans leur vie particulière : là il s’ agit de la volonté de Dieu, de la grâce du Christ, d’un charisme pour l’Église, de l’évangile pour le monde. Toute l’Église est impliquée, et dans une certaine manière aussi le salut du monde. On ne peut pas l’oublier. Faire mémoire d’eux c’est faire mémoire de la grâce de Dieu, et en même temps aussi de la fidélité des hommes. Tout ça nous concerne et nous engage à entrer dans cette histoire du salut, parce qu’elle est devenue notre propre histoire de salut.

2.

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L’assemblée des amis et des soeurs

Un événement comme celui-là vu de l’extérieur, si loin de nous, n’appartient-il pas au passé, n’est-il pas dépassé et épuisé ? Dans la vie des chrétiens c’est un peu comme dans la vie de Jésus : il y a des faits qui n’ont aucune transcendance, mais il y a d’autres qui vont au delà de l’instant : ils sont des événements et à la fois ils sont des mystères. Aussi dans la vie des saints et dans la vie de chacun de nous. Telle est la raison par laquelle nos retournons, fêtons et faisons revivre, par exemple, le jour de notre baptême, de notre profession religieuse, de notre ordination sacerdotale. La grâce reste toujours devant nous, elle n’appartient jamais au passé, elle nous attend ; elle reste ouverte et offerte encore ; et chaque fois que nous la revivons dans le souvenir et l’amour, elle devient nouvelle et efficace pour nous.

I. Date, lieux, circonstances très concrets, protagonistes de la même chair et sang que nous, ni des anges ni des héros. Ils le sont devenus après ; ils n’étaient pas nés comme tels.

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Sr Cristina aménage l’autel de Marie-Eugénie de Jésus avec des bougies symbolisant les premières soeurs de l’Assomption

30 avril 1839, rue Férou. Deux femmes, Anne-Eugénie Milleret et Anastasie Bévier, se prosternent devant Dieu. Ici se renouvelle une histoire qui a commencé d’abord avec Abraham : un appel et une réponse. La même que celle de tous les prophètes, qui, appelés par Dieu, ont répondu toujours avec le même mot : en hébreu : Hinneni. Me voici. C’est aussi l’histoire de Marie ; elle, appelée par l’ange, a donné la même réponse : Fiat. À ce moment ces deux femmes ne connaissent rien de l’avenir, de même qu’Abraham ne connaissait pas la terre vers laquelle il était invité à s’acheminer. Elles perçoivent une responsabilité et elles répondent. De l’avenir de l’humanité seul Dieu répond, mais nous sommes invités à collaborer d’une manière particulière et concrète, en situation : avec la lumière et la force de l’Évangile.
Où seront l’Église et les chrétiens devant cette nouvelle étape de l’histoire du dix-neuvième siècle ? Justement vient de paraître un journal qui aura un grand retentissement : "L’Avenir de l’humanité". C’est l’abbé Lammenais qui le dirige et autour de lui vont surgir des personnalités catholiques, décisives autant pour la nation que pour l’Église. Celui-ci est constitué de prêtres, d’évêques et de savants qui seront les maîtres à penser de Marie-Eugénie, après que l’épreuve aura purifié beaucoup de ces hommes et femmes, les uns s’éloignant de l’Église et les autres devenant plus engagés dans la réforme, dans la purification, dans l’effort pour faire resplendir la sainteté du Christ en face de cette histoire nouvelle.

II. Date dans la vie d’une femme

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Le Père Stéphan avec Sr Adèle

Après avoir re-découvert la foi, elle veut que ce don soit aussi une grâce pour les autres et accepte du Seigneur être à l’origine d’une nouvelle congrégation, pour laquelle l’unique fondement sera Jésus Christ. "C’est Jésus Christ qui sera l’unique fondateur de l’Assomption et, entre ses mains, les plus faibles sont les plus forts", lui avait dit l’abbé Combalot. Elle tourne ses yeux vers l’histoire de l’Église et voit dans la figure de sainte Catherine de Sienne un modèle de vie : zèle et prière. Quelques années après elle écrit au père Lacordaire : "J’aime à nommer cette grande sainte qui appartient à votre Ordre, car Dieu ayant permis que notre congrégation commençât juste le jour de sa fête, et trouvant en elle un si parfait modèle de la vie de zèle unie à la vie de prière, nous y voyons aussi une de nos patronnes de prédilection."
Pourquoi Marie-Eugénie a perçu dans sainte Catherine de Sienne une forme de vie imitable ? D’abord par son identification personnelle avec le Christ : une expérience qui ne peut pas se séparer de l’Église et qui doit se vivre dans un moment concret de l’histoire. Le temps de sainte Catherine, n’était pas, bien sûr, un moment glorieux de l’histoire de l’Église, tout au contraire : divisée, médiatisée par les pouvoirs de ce monde, avec les papes en Avignon, loin de Rome et du siège de Pierre. Et là était Catherine : libre, travaillant, priant, parlant, étant un signe de l’unité et de la sainteté du Christ, source et norme pour tous ceux qui se nomment des chrétiens, même pour les Papes. Cette situation de l’Église du temps de Catherine n’est-elle pas un miroir de la situation de l’Église au temps de Marie-Eugénie ? Dans ce miroir elle a compris la propre situation, la tâche à remplir et l’exemple à suivre. Chacun de nous cherche les modèles et les exemples de saints qui ont vécu une histoire semblable, non la même que la nôtre, ou qui ont reçu de Dieu la même vocation que nous. On a recours à ces frères et sœurs qui nous ont devancé dans la fidélité à l’évangile, dans la conviction qu’ils seront avec nous, qu’on pourra se tourner vers eux dans les épreuves et qu’on va sentir leur aide fraternelle.

III. Quel était ce dix-neuvième siècle ?

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Le Père Gonzalez avec Sr Thérèse Maylis

Il a vécu l’expérience des révolutions, des bouleversements radicaux, d’une nouvelle culture, d’abord de la violence mais en même temps de la liberté pour tous, de la rupture ou séparation entre le trône et l’autel ; le dix-neuvième siècle a vu le jaillissement de grands hommes et femmes de science, des penseurs, croyants et incroyants. Là étaient les grands noms : Comte, Renan, Marx et d’un autre côté Darwin avec sa théorie de l’évolution, qui a fourni à beaucoup d’autres une arme contre la foi. Mais en même temps grands hommes de science et de foi : Pasteur, Ampère, Newman, Gratry. Et bien proches de Mère Marie Eugénie d’autres comme F. de Lamennais, Lacordaire, d’Alzon, Dom Guéranger, Chateaubriand... et quelques années après les grands savants en philosophie, Blondel, et en exégèse, Lagrange, et en dernier lieu, les saints du siècle Jean Marie Vianney le curé d’Ars, saint Jean Bosco, Thérèse de Lisieux...
Quelle a été l’attitude de cette femme devant son siècle ? Vouloir le comprendre pour mieux l’aimer. Elle avait entendu du Père Lacordaire cette phrase qui est devenue classique : "Ce siècle que j’ai tant aimé" et une autre de son ami Montalembert : "Pour agir sur son siècle il faut l’avoir compris". Il s’agit d’une forme d’humanité sans laquelle on ne peut pas apporter l’évangile au monde. Cet évangile est tout concentré dans l’affirmation johannique : "Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse mais ait la vie éternelle" (3,16)

IV. Quelle a été la réponse de Marie Eugénie en face de ce monde ?

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Temps de rencontre avec Sr Cristina et les soeurs des communautés d’Ile de France

1. Elle fut double. D’abord une réponse personnelle et ensuite une réponse institutionnelle. La même que celle des grands prophètes et saints : Me voici Seigneur. Comme une pierre vivante, prête à être édifiée en maison spirituelle pour constituer d’autres maisons spirituelles, des communautés de vie, de prière, de service et d’espérance. Nous nous offrons à Dieu sans savoir exactement où il va nous conduire, nous mener. Il est plus grand que nous : il voit et il prévoit. Avec une disponibilité totale, mais sans programme fermé, parce que le même Dieu qui nous appelle jour après jour nous fournira la valeur et le courage, l’espérance et le dynamisme nécessaires pour l’action. Le grand théologien et saint Newman priait ainsi : "Seigneur donne moi la lumière pour chaque pas de chaque jour, non pour la longue distance". On doit savoir à l’avance mais pas trop : une certaine ignorance de l’avenir est la condition de notre liberté. Beaucoup d’entre nous, si nous avions su en avance les travaux, les difficultés et les preuves qui nous attendaient, bien sûr, nous n’aurions pas accepté l’appel du Seigneur, parce qu’en voyant tout en une seule fois, cela nous aurait écrasés ; mais Dieu, avec le travail, donne la lumière et la force, chaque jour et chaque nuit.

2. Mais à coté de sa réponse personnelle, elle a offert une réponse institutionnelle, créant une forme nouvelle de vie dans l’Église, comme l’expression de la vitalité perpétuelle de l’évangile, qui comme disait Saint Irenée est comme une liqueur qui renouvelle le vase qui la contient. Cette forme de vie nouvelle était caractérisée par deux versants : l’un intérieur et l’autre extérieur, tel que Marie Eugénie l’a décrit dans sa lettre au Père Lacordaire en 1842 : "Vie de zèle unie à la vie de prière"
De la première elle nous a laissé une belle formule : "La pensée qui a présidé la fondation de cette œuvre est une pensée de zèle et c’est là ce qui a déterminé ma vocation. Fille d’une famille malheureusement incrédule[...] chacun doit se sentir pressé de tout essayer pour tâcher de faire pénétrer Jésus Christ dans la société."
Mais quelles seront les conditions pour arriver à faire tout cela ? C’est ici qu’on doit situer la vie de prière et la vie d’étude.
La vie de prière, ça veut dire être devant Dieu, devant ce Dieu qui nous est déjà présent dans le fond de nous-mêmes, mais qui ne peut devenir présent à notre conscience et à notre volonté si nous ne voulons pas être présents à lui. Présence de Dieu à nous-mêmes qui est fondatrice ; et notre présence à Dieu, une présence qui se double de réponse, d’offrande, d’intercession, de louange, d’action de grâces. Nous sommes images de Dieu, appelés à devenir sa ressemblance, à refléter sa gloire, à découvrir sa présence amoureuse dans nos frères et sœurs.
Et à coté de la vie de prière, la vie d’étude. Victor Hugo avait exprimé la pensée de beaucoup : "La presse et l’école feront disparaître l’Église". À partir d’ici on comprend sa passion pour l’intelligence. Comme sainte Thérèse d’Avila, elle fut en contact avec des hommes et des femmes qui connaissaient l’Écriture sainte, la foi, la liturgie, l’histoire de l’Église, mais elle était aussi en contact avec d’autres personnalités qui connaissaient le temps présent et pouvaient, en quelque sorte, éclairer l’avenir. Elle écrivait au Père d’Alzon en 1848 : "Personne plus que nous n’a été fondé en vue de cette société de l’avenir."

V. "Ainsi donc, cette foule immense de témoins est là qui nous entoure" (Héb 12,1)

1. La Bible parle de certaines personnalités qui vont jouer un rôle pour tous les autres. Elle les appelle personnalités corporatives. Abraham, Moïse, et surtout le Christ. Ils nous anticipent, nous représentent et reçoivent de Dieu comme chefs et têtes la grâce pour nous tous. Nous découvrons le mystère de notre vie dans le plan de salut de Dieu, quand nous rencontrons leur vie et leur forme d’existence. Ils et elles nous ont devancés ; nous suivons leurs traces ; ils sont nos guides, nos étoiles dans la nuit du temps et d’une histoire tant de fois incompréhensible et cruelle.
Telles sont aussi la valeur et la signification des fondateurs et des fondatrices d’institutions religieuses dans l’Église : recevoir de Dieu une grâce, remplir d’une manière exemplaire ou paradigmatique le rôle et la mission de tous ceux et de toutes celles qui viendront après. Saint Jean de la Croix dit qu’ils reçoivent de Dieu la grâce d’une manière cumulative pour tout le reste de leur histoire et pour chacun des membres à venir. C’est la raison pour laquelle nous tournons notre tête et notre cœur vers les moments les plus significatifs de leur vie, dans la conviction que, nous aussi, nous étions là, que tous nous étions appelés, soutenus, remplis de la même grâce. Le temps ne signifie rien dans cette perspective. Le temps n’existe pas pour Dieu ; ça veut dire qu’il nous voyait tous ce jour-là à la rue Férou et puis à la rue Vaugirard, que tous nous étions choisis comme pierres vivantes pour cette bâtisse de la congrégation. Est-ce que nous voulons l’être vraiment ? Est-ce que nous restons identifiés avec ce fondement ? Les fondements ne sont jamais posés pour toujours. Tout ce qui dépend de la liberté humaine, on doit le refaire, reprendre chaque jour à neuf.

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Télécharger l’homélie du Père Olegario Gonzalez, au format pdf

Je vous invite tout d’abord à remercier Dieu qui nous a convoqués de toujours à cette vocation et qui aujourd’hui nous a réunis en ce lieu, témoins et héritiers de cette histoire de grâce ; je vous invite aussi à nous greffer comme les branches de l’arbre vivant qu’est Jésus Christ, comme pierres vivantes dans l’édifice de son Église, aussi dans cette petite Église qu’est chaque communauté. De l’une ou l’autre manière, tous nous avons été convoqués et maintenant nous appartenons à ce temple de Dieu, à cette vocation de serviteurs de l’évangile. Tout est fait avant nous et pour nous, mais rien n’est fait sans nous. Dire "oui" et "amen" c’est notre tâche de chaque jour et d’une manière spéciale aujourd’hui, le jour où nous faisons mémoire de cette date fondatrice.

Dans la Bible, les hommes rappellent à Dieu ses gestes d’autrefois comme garantie de ses promesses pour l’avenir. Ce n’est pas notre force qui garantit notre espérance, mais la fidélité de Dieu, qu’il nous a montrée dans son Fils, livré pour nous.
Permettez-moi de conclure avec les paroles de l’évangile que nous avons entendu. Elles contiennent les promesses du Christ, qui sont en même temps le fondement de notre vie et le soutien de notre joie, que personne ne peut nous arracher : "Mon Père qui me les a données est plus grand que tout et nul n’a le pouvoir d’arracher quelque chose de la main du Père." (Jn 10, 29)

Olegario González de Cardedal
Auteuil 30 avril 2006

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02/05/2006
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